Enfin ! Enfin on va pouvoir oublier, les procès d’intention pour se concentrer sur l’unique chose à laquelle Mel Gibson ait voulu donner naissance : un film. Après des mois où tout le monde s’est cru obligé de le condamner sans l’avoir vu, le cinéma et la théologie vont enfin reprendre le dessus sur la mauvaise littérature et la mauvaise foi. Dès les premières images de la Passion du Christ, les querelles infondées s’effacent au profit d’une aventure cinématographique et spirituelle qui n’est pas sans défaut, mais qui se révèle très vite passionnante.
Au fil de la projection,on voit en effet ces accusations s’effondrer une à une pour devenir autant de preuves de la curieuse perversité mentale qui a érigé la Passion du Christ en bouc émissaire. Commençons par la plus redoutable d’antisémitisme supposé du film. D’après ses détracteurs, l’œuvre de Mel Gibson stigmatisait les juifs comme uniques responsables de la mort de Jésus. Or, que voit-on ? Des grands prêtres loin d’être unanimes sur la condamnation de Jésus : au sein du Sanhédrin, plusieurs voix s’élevant contre la parodie de justice que constitue son procès. Des juifs qui prennent le parti de Jésus, en dehors même de son entourage : ainsi Simon de Cyrène, réquisitionné par les Romains pour épauler le Christ, est-il rudoyé par un légionnaire qui le qualifie de juif avec un évident mépris. Des Romains dont la brutalité, la cruauté et même la sauvagerie ne sont pas masquées. Pilate, certes, est hésitant et condamne Jésus à contrecœur : mais c’est là, on le sait,le témoignage même des Evangiles, Un passage d’un sermon nous montre Jésus prononçant cette phrase sans ambiguïté : « Ma vie, personne ne me la prend, c’est moi qui la donne. » En revanche, la fameuse phrase hurlée par la foule dans les Evangiles, « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants », ne figure pas dans le film.
La foule juive, censée être montrée d’une manière rappelant les stéréotypes antisémites ? On n’en voit aucune trace, et cette foule n’est d’ailleurs pas décrite comme unanime. Reste qu’aucun film retraçant la Passion ne peut faire l’impasse sur le rôle de la foule,clairement pointé par les Evangiles, et dont René Girard a brillamment montré l’importance dans le mécanisme de bouc émissaire que constitue la Passion : l’important dans cette foule n’est pas qu’elle soit juive (comment ne l’aurait -elle pas été ?), mais qu’elle soit foule et donc obéisse au mouvement de toutes les foules : sacrifier à une unanimité factice contre une victime innocente, soudainement chargée de tous les maux par un processus mimétique qui permet de reporter toutes les divisions et tous les scandales sur un accusé unique.
Autre critique majeure : la violence. On l’a accusée d’être d’une sauvagerie gratuite,au point que le film ne serait plus qu’un déferlement de barbarie sadique, d’où tout message d’espoir et d’amour, toute lumière seraient absents. C’est encore faux. Certes, les souffrances de Jésus sont décrites avec un réalisme sans fard : jamais la caméra de Gibson ne détourne le regard, et la scène de la flagellation, notamment, est plus qu’éprouvante. Peut-on parler de complaisance pour autant ? Bien sûr que non : jamais cette violence n’est esthétisée,mise en valeur d’une quelconque façon ; jamais elle ne cherche à susciter autre chose que de l’affliction et de la compassion.
Il est étonnant que les critiques qui trouvent la violence si ludique quand elle est purement gratuite,comme encore récemment dans le KillBill de Tarantino, soient unanimes à la juger déplacée quand elle est édifiante : car quand Tarantino nous invite à jouir de la souffrance d’autrui, et peut-être à nous dédommager de n’être pas en situation de l’infliger pour de vrai, la mise en scène de Gibson ne vise qu’à nous rappeler que nous sommes tous responsables de la souffrance du Christ, à nous mettre en face des conséquences de nos actes,ces péchés qui,dans la théologie catholique, ont crucifié le Christ bien plus sûrement que les juifs ou les Romains. On ne manquera pas de reprocher à Gibson d’en"faire trop", d’avoir exagéré la longueur de la flagellation ou d’avoir montré un corps outrageusement sanguinolent. Bien sûr, Gibson en fait trop : parce que les Romains en ont trop fait, parce que le Christ lui-même en a trop fait, s’infligeant une souffrance intolérable par amour pour les hommes. « Je croîs que nous nous sommes trop habitués à voir de jolis crucifix sur les murs et que nous oublions ce qui s’est vraiment passé », souligne Mel Gibson.
En réalité,les supplices du Christ tels que nous les montre le film coïncident parfaitement avec les informations délivrées par le Saint-Suaire. Celui-ci nous enseigne que le corps du Christ n’était presque plus qu’une plaie. On a pris l’habitude, encouragé par le cinéma, de considérer la flagellation comme une formalité guère plus formidable que ces coups de fouet administrés autrefois dans la marine, à l’issue desquels le matelot puni reprenait son service en grimaçant.
Or le linceul nous informe que le Christ a reçu entre cent et cent vingt coups de fouets, alors que la loi juive ordonnait qu’on s’arrête à trente-neuf, de crainte que le prisonnier ne meure ! En vérité, Jésus a supporté des souffrances si inhumaines qu’il a en quelque sorte fallu pour les endurer que sa nature divine prenne le relais de sa nature humaine, qui n’aurait pu y suffire.
De fréquents flash-back ne manquent pas de remettre, contrairement à ce qui a été si souvent écrit, cette souffrance dans son plan spirituel des extraits des discours de Jésus, les aperçus de la Cène inscrivent la Passion comme le couronnement d’une œuvre d’amour et d’espérance. Dans un des plus beaux moments du film, et dans une inspiration vraiment géniale, Gibson a mis dans la bouche de Jésus, à l’intention de Marie venue le relever après l’une de ses chutes, cette phrase extraite de l’Apocalypse : « Voici que je fais toutes choses nouvelles », invitant sa mère à considérer sa douleur à la lumière de la formidable libération qui en résultera pour tout le genre humain. Plus tard, voyant la Croix se lever dans le ciel de Jérusalem, Marie a une expression extraordinaire : son regard abandonne sa gangue de douleur pour se laisser envahir par une étrange illumination, comme si en un instant elle avait compris le sens de cette Passion, pressenti que l’instrument de torture de son fils serait aussi celui qui lui permettrait de régner sur le monde. La scène de la Résurrection, enfin, d’une brièveté fulgurante, et que Gibson a pris à bras le corps là où tous ses prédécesseurs s’en sortaient par l’ellipse, clôt le film d’un magnifique éclair de douceur.
On le voit, le film de Mel Gibson, catholique réputé simpliste et borné, est d’une étonnante densité théologique, même si par sa réflexion sur le déchaînement de la violence, la manipulation des foules et sur le sacrifice, il s’agit d’un film universel, qui ne s’adresse pas aux seuls chrétiens : « C’est un événement charnière de l’Histoire, dit Mel Gibson, qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui, croyants ou non-croyants. »
La forme du film est parfois gênante, à cause d’une facture hollywoodienne (ralentis incessants, surlignages sonores redondants, traits trop appuyés) qui horripilait déjà dans Braveheart,\e précédent film de Gibson, et gâche ici irrémédiablement deux ou trois scènes, dont celle de l’arrestation au jardin des Oliviers. Mais l’ensemble est d’une indéniable puissance, d’une force lyrique d’autant plus bienvenue qu’elle est au service d’une signification spirituelle étonnamment subtile. Rien ici n’est gratuit, tout y fait sens. On n’avait jamais montré ainsi la mère de Dieu accompagner son fils dans sa Passion,méritant son titre de Co-Rédemptrice.Le cheminement parallèle de Marie et de Satan, de part et d’autre du chemin de Croix de Jésus, est riche de signification : Jésus ne nous libère du mal et de la mort que parce qu’il a pris chair dans une femme, et c’est l’amour de cette femme, en l’accueillant en son sein, mais aussi en acceptant de l’abandonner de la plus douloureuse des manières au profit de l’humanité tout entière, qui lui a permis de devenir le régénérateur du genre humain.
Si Maïa Morgenstern est une formidable Marie, le Bulgare Hristo Naumov Shopov est peut-être le meilleur Pilate de l’histoire, incarnant avec finesse les tourments d’un homme dont le rôle est d’incarner l’ignominie passive du relativisme. Monica Bellucci confère au rôle presque muet de Marie-Madeleine une intensité douloureuse très parlante. Tous s’expriment en latin et en araméen (finalement sous-titré, contre le désir initial de Gibson), et ce choix qui semblait biscornu donne au film une indéniable puissance, en faisant disparaître l’artificialité de l’utilisation de langues vivantes dans un récit avant tout sacré.
Le Jésus incarné par Jim Caviezel, outre sa ressemblance avec le visage du Saint-Suaire, a pour premier mérite de rompre avec le Christ efflanqué et blafard, efféminé même, qu’on voit souvent à l’écran. Ce Jésus est un homme costaud, rompu aux travaux manuels, qui n’a pas le dolorisme pour seconde nature. Les scènes qui le montrent avant sa vie publique ou parmi ses disciples nous font regretter qu’elles ne soient pas plus nombreuses tant elles donnent du Christ une image antisulpicienne.
Mais c’est le Christ souffrant qui est au cœur du film. Jamais on n’a vu la Passion comme cela, jamais on n’a ainsi touché du doigt, comme Thomas mettant sa main sur les plaies du Christ, les souffrances endurées par Jésus. Et si c’était cela qui, sous le masque de polémiques absurdes, était reproché en fait à Mel Gibson : nous mettre en face de ce qu’un monde athée comme un christianisme tiède et confortable, finalement converti à un Jésus à la Renan, aimable prêcheur humanitariste, ne veulent plus voir ? Un Christ souffrant, agonisant et triomphant en même temps, parce qu’il aura fallu cette agonie pour arracher à sa torpeur une humanité qui, laissée à elle-même, ne sait écouter que des messages de mort et de haine.
Source : Valeurs actuelles n°1353 du 26 mars 2004